Fuocoammare,

par-delà Lampedusa

de Gianfranco Rosi

par Vincent Février


C’est un film de guerre. Pas un film de genre avec des reconstitutions, des costumes ou même des effets spéciaux mais un film où la guerre s’affiche dans le jeu des enfants comme dans le spectacle terrible des migrants entassés sur les bateaux de fortune et sauvés par les ONG sur la Méditerranée.

Rosi filme des enfants sur une île qui s’exercent à la fronde dans un décor où les rues trop courtes obligent à faire en mob de nombreux allers et retours pour ressentir l’ivresse de la vitesse. Sur Lampedusa tout est lent, on y est gouverné par les vents marins qui décident des départs des bateaux. La nature a depuis longtemps gagné cette guerre qui laisse les occupants de Lampedusa dans une liberté conditionnelle. Si les travaux ménagers occupent les anciens, les plus jeunes savent très vite qu’il faudra apprendre à contenir le mal de mer, quitte à s’entraîner des heures sur un ponton fragile pour dompter les nausées. Il reste une radio à laquelle on peut s’adresser et demander pour ceux qui pêchent de passer de la musique, comme celle de Fuoccomare qui donne son nom au documentaire de Gianfranco Rosi.

Car objectivement c’est bien un documentaire que le jury du dernier festival de Berlin a choisi de primer en lui attribuant l’Ours d’or. Et pourtant en choisissant d’y intégrer une dimension fictionnelle couvrant pas moins de la moitié du film, Rosi s’éloigne significativement des canons du genre. Bien sûr il s’agit bien de montrer ce que la société actuelle a appelé le drame des migrants et toutes ses conséquences humanitaires : les bateaux surchargés, les sauvetages, les rescapés qui sentent l’essence, les combinaisons blanches des sauveteurs et leur protection bactériologique qui contrastent devant les femmes noires, les enfants noirs, les hommes noirs, que la guerre envoie sur la Méditerranée risquer leur vie ; c’est-à-dire précisément ce qui leur reste.

Rosi filme le drame et on est saisi par les tarifs des passeurs (800 dollars pour traverser en fonds de cale pendant 8 jours, 1.000 dollars au premier niveau du navire, et 1.500 dollars sur le pont), la déshydratation, la gale, la mort pour les plus faibles avec des images de corps mêlés qui en rappellent d’autres évidemment

C’est un film sur les conséquences de la guerre dont le théâtre est bien chez nous en Méditerranée, par-delà Lampedusa, comme le précise le titre complet. L’absence de voix off accentue la tension dramatique et permet d’éviter le glissement vers le reportage dans lequel le film aurait pu se risquer. On s’interroge souvent pendant la projection sur cet espace fictionnel et surtout sur son rôle. Le garçon, Samuel, ouvre et clôture le film en jouant à la guerre. Il est le seul personnage à être en contact avec un médecin qui accueille les migrants sauvés des bateaux. En dehors de ce personnage, pas de terrain de rencontre entre les habitants de Lampedusa et les migrants. Rosi choisit de laisser l’île et ses habitants dans un espace étanche au drame qui se joue face à eux. Seule la radio rappelle aux habitants les morts trouvés dans les bateaux. Mais les deux espaces ne se rejoindront pas.

Cette alternance entre la fiction et le réel donne au film une dimension majeure et longtemps après la projection, le film interroge, bouscule, comme seuls peuvent le faire les grands moments de cinéma. La tension dramatique est constante et conduit le spectateur à s’interroger sur sa propre place face au drame des migrants. Faut-il rester simple spectateur du drame, comme ceux qui au plus près n’en sont que des témoins passifs et lointain, ou au contraire agir face à au sauvetage nécessaire de ces milliers d’hommes et de femmes ?

La place de la radio dans l’écriture du scénario est majeure et se fait l’écho de nos propres moyens de communication qui nous informent des sauvetages réguliers pratiqués par l’association SOS Méditerranée. Le film passe sous silence les errements de la communauté internationale qui peine à apporter des solutions à la crise des migrants.

Les images témoignent pourtant d’une urgence absolue.


Vincent Février, le 04 septembre 2016


Vincent Février est principal au collège Montaine à Angers, au sein duquel un EPI est en cours d'élaboration incluant le film Fuocoammare, par-delà Lampedusa, en partenariat avec SOS Méditerranée. Voir la notice biographique de Vincent Février.