Trouver sa place

par Yannick Lemarié

L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019

À première vue, l’Orphelinat de Matthieu Haag se présente en deux parties distinctes et d’inégales longueurs. La première se passe en Europe et s’apparente aux archives d’un journal intime tandis que la seconde se déroule essentiellement au Vietnam et ressemble à un documentaire sur un orphelinat. Il est d’autant plus difficile de relier les deux morceaux qu’ils sont séparés par le carton noir du titre et qu’ils sont, en outre, radicalement différents. Ainsi les images d’archives ont-elles l’aspect granuleux du super 8 et les plans, l’allure presque convenue du film d’amateur dont le but est moins de chercher à faire beau qu’à saisir le quotidien d’une vie qui s’écoule. Les couleurs délavées ainsi que le défilement capricieux de la pellicule accentuent l’impression de voir des images arrachées à l’oubli et à l’absolu de la mort. Les regards-caméra attestent de la complicité du sujet et de son filmeur. Cette relation privilégiée est confirmée par la voix-off qui, après avoir décliné l’identité de la femme, raconte en quelques mots son histoire : « Ma grand-mère a quitté son pays quand elle avait à peine dix-neuf ans […] Depuis la Slovaquie, elle est venue à pied ». Le ton est posé, accompagné par des notes de piano qui rythment les souvenirs et soutiennent la voix du « je ».

L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019
L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019

La grand-mère, Monsieur Vu Tiên, Kiên : faut-il dès lors opérer un découpage en trois parties dont chacune serait consacrée à une seule personne ? Inutile ! Car nous comprenons combien la séparation initiale que nous avons cru devoir faire est artificielle et ne répond en rien aux intentions profondes de l'Orphelinat. En effet, les différents « volets » forment les panneaux complémentaires d’un tableau unique. À chaque fois, il s’agit d’entrer dans une intimité : celle de la grand-mère, comme le suggère, dès les premières minutes, le bruit d’une porte qui s’ouvre ; celle de Monsieur Vû Tiên, comme le montre la succession des plans (d’abord la périphérie d’Hanoï jusqu’à son centre-ville, puis l’extérieur de l’orphelinat jusqu’à son intérieur) ; celle du cinéaste et de Kiên, comme le prouvent la courte séquence tournée dans l’appartement nantais ou celle où tous deux s’affrontent au bras de fer. Naturellement les vies sont différentes mais les expériences jumelles: elle a « refusé la vie qui lui était destinée dans son village » ; il a fui une mère qui ne s’occupait pas de lui ; il a quitté la France pour aller au Viet-nam et chercher les réponses aux questions qu’il se posait. Journal intime ? Documentaire ? Récit ? Les frontières s’estompent, les correspondances (cf. le piano) s’affirment. Les images super 8 documentent aussi bien la vie d’un individu que celles de la caméra numérique ; quant aux plans élaborés du documentaire, ils n’interdisent en rien de sonder les âmes aussi profondément que ceux marqués du sceau de l’amateurisme. Au-delà des différences, c’est le même geste cinématographique qui se joue. C’est la même expérience qui se raconte, le même questionnement en partage. Partage : le mot fait écho à la séquence du gâteau et plus encore à celle du thé, quand Monsieur Vu Tiên prend soin de répartir équitablement le breuvage afin qu’aucun invité ne soit avantagé. Il en sera de même de Matthieu Haag qui veillera à ce qu’aucune partie de son film ne prenne le pas sur une autre…

L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019

Du passé vers le futur

Parti au Viêt-nam tourner un documentaire sur l’orphelinat de Monsieur Vu Tiên, Matthieu Haag se rend rapidement compte qu’il ne peut garder un poste d’observateur, mais qu’il doit, au contraire, s’exposer dans son propre film. Non pas qu’il soit orphelin, mais il sent que les problèmes auxquels il est confronté le touchent personnellement. Intimement. Violemment. En d’autres termes, il ne mettra pas de côté ses propres questionnements sur la filiation et la transmission. Partant de là, il construit son film sur le modèle d’une famille dans laquelle la grand-mère et Monsieur Vu Tiên représentent la première génération, le cinéaste et sa compagne la deuxième et le petit Tien la troisième. Cette généalogie est assurément en partie fictive, puisqu’elle rassemble des gens aux nationalités et aux histoires différentes. Mais peu importe la géographie ou l’ADN ici, puisqu’il s’agit d’évoquer la puissance des attaches familiales et de regarder du côté de l’ascendance et de la descendance.

L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019
L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019

Matthieu Haag rend d’abord hommage à « ceux qui précèdent ». Le film d’amateur n’est-il pas en effet une façon de préserver la trace de sa grand-mère ? « On a souvent dit que le cinéma est un art nostalgique […] mais c’est aussi un art de l’anamnèse, de la remémoration » qui redonne une présence à ceux qui ont disparu et permet, selon l’expression de Jules Claretie, d’en « conserver le fantôme ». En restituant les gestes de la personne aimée, l’image devient son tombeau vivant, le mausolée de son corps, son fantasme d’éternité. À l’instar de Madame Tiên qui brûle des billets fictifs près des tombes des ancêtres pour maintenir vivante la mémoire de ses parents, le cinéaste entretient le contact avec la défunte et continue un dialogue que la mort a interrompu. Il prolonge même leur tête-à-tête quand il apporte une réponse à la demande qu’elle lui faisait : « il faut avoir des enfants, fonder une famille ». Cette requête, liminaire, originelle, lancinante est essentielle car elle interdit de figer le film dans le passé et, au contraire, le pousse vers l’avant, jusqu’à lui donner une orientation nouvelle. Il n’est plus question pour le petit-fils de s’enquérir de son ascendance mais plutôt de s’interroger sur sa descendance. Grand-mère de… Grand-père de… Père de… Fils de… Petit-fils de… La déclinaison des liens familiaux n’est qu’une façon, sinon de retourner la ligne du temps, de se délier du passé pour mieux embrasser l’avenir.

L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019

Dans ce contexte, la visite d’un orphelinat rend la question encore plus aiguë car l’orphelinage (si laid que soit le mot, il existe !) rompt la succession des générations. Il fait de l’enfant qui en souffre un homme sans attaches. Encore faut-il s’entendre sur la définition du mot orphelin. Si on s’en tient à celle, restrictive, du dictionnaire, l’orphelin est celui qui n’a pas de parents pour s’occuper de lui : « Au cœur de mes privations, insiste Monsieur Tiên, j’ai rêvé de manger à ma faim et de jouir de la chaleur d’une famille. J’ai rêvé d’avoir un toit. » Le mot d’ordre d’Hô Chi Minh (« que tout le monde mange à sa faim […] et ait droit à l’éducation »), comme les séquences au marché ou autour de la table, rappelle constamment cette évidence.

L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019

Mais cette définition pour précise qu’elle soit ne suffit pas à expliquer entièrement le film car, contre l’avis des lexicographes et sur le modèle du célibat, l’orphelinat du titre s’entend surtout comme un état, voire un sentiment. N’oublions pas en effet qu’étymologiquement, le mot grec orphanos se traduit par « privé de ». L’orphelin est donc celui qui est dans un état de « manque ». Manque de parents et de biens matériels sans doute, mais aussi et surtout manque de racines et d’endroit où se poser. C’est la raison pour laquelle Matthieu Haag ne cesse de montrer des lieux : le jardin de la grand-mère, sa maison, les carrefours, les rues, les places, un terrain de jeu et la rizière dont nous avons parlé plus haut. Il inscrit ses interlocuteurs dans un espace géographique, dans une histoire, dans une culture et, plus encore, dans un imaginaire. Le jeune garçon, abandonné à l’âge d’un an, l’a bien compris lui qui s’invente une mère prostituée cocaïnomane engrossée du côté de Saïgon par un riche industriel nippon. Son récit – aussi fantasque soit-il – répare un accroc dans le temps et comble un trou dans sa généalogie.

L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019
L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019
L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019

Manquer de racines

Ce sentiment d’orphelinage est le lot de toute l’humanité. Il naît à tout âge, chaque fois que des parents meurent en emportant une partie de la mémoire familiale avec eux. À cet égard, les femmes ont une place particulière dans l'Orphelinat. Bien que leur présence physique reste modeste à l’image, comparativement à celle de Monsieur Vu Tiên par exemple, elles jouent une fonction primordiale. Constatons pour commencer qu’elles interviennent aux moments-clés du récit. Ainsi les images de la grand-mère donnent-elles l’impulsion première au film, tandis que l’arrivée de la mère de Kiên le fait basculer vers sa fin. Quant à Corinne, la compagne de Matthieu Haag, elle est le facteur déclenchant (à la trentième minute, soit au milieu du film) d’un nouveau départ vers Hanoï et d’un désir d’adoption jusque-là informulé. Loin d’être de simples figurantes, toutes trois président donc au destin de l'Orphelinat. Elles en sont les puissances tutélaires qui veillent, aussi discrètement que possible à sa naissance, à sa vie et à son achèvement. Elles sont les liens secrets qui font tenir la totalité des images et des histoires.

L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019

Plus important peut-être, elles sont les compagnes indispensables des hommes, celles qui les mettent en mouvement. Le petit Kiên sait qu’il peut compter sur sa mère, quand bien même elle se trouve loin de lui. Il l’avoue incidemment quand on l’interroge sur ses activités à la ferme : « Je peux guider deux buffles en même temps : la mère et son petit. Lequel je préfère ? La maman ! » Le mot lancé avec un sourire vaut tous les commentaires. Il dit sa dette morale envers celle qui l’a mis au monde. Ce respect se retrouve chez Monsieur Vu Tiên quand il se confie sur sa femme : « C’est à la fois une épouse et une amie. C’est une bienfaitrice. » Le réalisateur n’est pas en reste. Il doit autant à sa grand-mère qu’à celle qu’il aime, voire à la mère du petit Kiên. N’est-ce pas cette dernière en effet qui met un terme à son fantasme d’adoption ? N’est-ce pas elle qui l’oblige à regarder enfin la réalité en face et à accepter son état « d’homme sans fils » ? En l’accouchant de cette vérité, elle lui permet de grandir et l’invite, après sa grand-mère, à trouver sa place dans le monde.

L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019


Où est le cinéaste en vérité ? À la place du (petit)-fils ou du père ? Au Vietnam ou en France ? En Slovaquie ou ailleurs ? Alors que l'Orphelinat arrive à son terme, la question revient avec plus de force et on comprend que, in fine, l’orphelinage naît du sentiment d’être apatride ou, pour le dire autrement, de ne pas avoir de chez soi. Or, c’est le cas de Matthieu Haag qui avoue ne « se sentir nulle part chez [lui]. » D’où sa proximité avec les orphelins de Monsieur Vu Tiên. Ce sont des frères et des sœurs au milieu desquels il peut s’asseoir, regarder la télévision ou faire un bras de fer. Certes, chaque « je » a sa personnalité propre, mais tous ont en commun l’orphelinat – c’est-à-dire, dans son versant positif, le toit qui les protège des menaces extérieures, et, dans son versant négatif, le sentiment viscéral d’un déracinement.

L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019

On comprend, dans ces conditions, que le film prenne la forme d’une autobiographie, car il revient au cinéaste de trouver un lieu, c’est-à-dire un endroit pour « continuer son histoire » et « travailler à sa descendance ». Cette quête nécessite, comme pour sa grand-mère, un saut vers l’inconnu, un départ vers une contrée exotique. Alors que l'Orphelinat semblait acter, par son intitulé, la destruction du lien familial, il en célèbre au contraire la restauration : du côté de Kiên, par le retour inopiné d’une mère dont on n’avait jamais entendu parler, du côté de Matthieu Haag par la formation d’une famille élargie et recomposée. Une question reste cependant en suspens : où se trouve le pays du réalisateur ? Inutile pour le spectateur de se référer à un point du globe. Il est en effet devant lui. Ce sont les images qui le constituent. C’est dans ce territoire chaleureux et accueillant que tous les siens se trouvent réunis : sa grand-mère slovaque évidemment, mais aussi Monsieur Vu Tiên (figure d’un grand-père inconnu), Corinne la compagne, la fille de celle-ci, et Kiên, le fils rêvé. Le réalisateur lui-même se défait de sa position off pour entrer dans son œuvre et ainsi les rejoindre. Désormais le « je » orphelin s’ancre dans un temps – celui d’une famille au passé et au futur assumés – et dans un pays – celui du 7e art.

L'Orphelinat de Matthieu Haag © Atmosphères production, 2019

Mais le monde ne s’arrête jamais Si les parents abandonnent parfois leurs enfants, il arrive également que les enfants abandonnent leurs parents. Le plan final exprime ce que le filmeur ressent au moment de la sortie de champ de Kiên : un vide, un grand vide. Voilà peut-être une ultime leçon pour Matthieu Haag. « Travailler pour la descendance » c’est aussi supporter ce « petit deuil ». C’est consentir inévitablement, tendrement, douloureusement, au départ de sa progéniture. C’est accepter que les images les plus belles, celles de l'Orphelinat en l’occurrence, deviennent un jour – le plus tard possible – les traces émouvantes d’hommes et de femmes disparus.

Yannick Lemarié © ACOR, 2018